31 août 2017

La douleur a un seuil de tolérance toujours changeant. En deça, on vit avec en l'ignorant ou en l'accueillant comme une hôte indésirable ou bien comme  une hôtesse bienveillante que l'on écoute, malgré son âpreté. L'inspir et l'expir se succèdent. Ils émanent du centre. Ils sont fleur et parfum tout à la fois. Tour à tour expansion et contraction. La vie se pose, les pensées se déposent, le corps se meut au ralenti.

Au delà, on y survit. Elle envahit l'espace. Elle est, par certains côtés, comme ces espèces qui ravagent tout sur le passage ne laissant qu'une terre désolée et vide ; une terre brûlée mais qui recèle encore en elle une vie prête à jaillir. L'esprit s'obscurcit et l'on gît en soi-même sans plus de force que celle d'être là où l'on est  le corps recroquevillé, racorni par l'incendie qui l'envahit. Les pensées ne sont plus qu'escarbilles rougissant la nuit et la nuit juste un jour sans lumière.

De même la souffrance. On vit avec jusqu'à un certain point. En elle vivent la colère, l'amour et le ressentiment. La haine n'étant que l'envers de l'amour. Les émotions envahissent l'être, l'esprit les modèle. Il donne raison aux unes et tort aux autres. Il juge, condamne, banni. jusqu'à s'entredéchirer entre soi. Le corps gémit, mais il n'en a que faire jusqu'au jour où ce dernier bronche et se cabre à en désarçonner les pensées. L'esprit vidé de lui-même voit. Acceptant la douleur, il se relève et marche vers lui-même. L'âme à ses côtés chemine.

Au delà d'une ligne incertaine, l'horizon s'enténèbre. Les émotions entrent en fusion. L'esprit vacille sous la nuée ardente. Il dresse des remparts et met l'être à l'abri. Oui mais l'être c'est lui, en partie. Alors il se met en sommeil. Il éteint les lumières. Le corps fonctionne en mode automatique, à moins qu'il ne se mette en veille ou bien s'éteigne définitivement. Les pensées sont réduites. Lorsque la souffrance se retire, l'esprit se réveille et laisse en arrière les souvenirs qui l'ont fait tituber, Il n'y reviendra pas, sous peine d'y succomber. L'âme à ses côtés pleure... parfois.

 

Fleur - Paul Celan

La pierre.
La pierre dans l'air, celle que je suivais.
Ton œil, aussi aveugle que la pierre.

Nous étions
des mains,
nous vidions les ténèbres, nous trouvions
le mot, qui remontait l'été :
Fleur.

Fleur - un mot d'aveugle
Ton œil et mon œil:
ils s'inquiètent de l'eau.

Veille silencieuse,
pan de cœur par pan de cœur
cela s'enfeuille.

Un mot encore, comme celui-là, et les marteaux
s'élancent dans l'espace libre.


 

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10 janvier 2017

Carré de ciel

Le carré de ciel est toujours là de même que les fauteuils bien rangés le long du mur de cette pièce sombre et surchauffée, prêts à accueillir la pesanteur, la lourdeur des êtres malades, amputés, atrophiés ou déformés, prêts à offrir le repos, la douceur. Le lieu est familier et la souffrance aussi. Mais mon cœur bronche, se cabre et rue de tous côtés, contre la mécanique du corps.

Si peu d'envie dans les regards, si peu de regards en vie.

Être en vie, c'est être désireux de goûter à l'envie les fruits de la vie. Que sont devenus les fruits de l'envie ? Le désir ? Je connais l'envie qui est jalousie ou convoitise, mais j'ignore l'en vie, ce désir qui est richesse.  Sans doute l'ai-je connu autrefois, mais je l'ai oublié, perdu quelque part en chemin, sans rien voir. Un jour, il n'était juste plus là. Il ne me fait pas défaut et pourtant il est vrai que parfois, je cherche quelque chose, ignorante de la chose cherchée ou bien je regarde les couleurs chatoyantes d'un coucher de soleil et ne trouve que le vide là où devrait se tenir l'émoi d'un émerveillement.

Je lève les yeux. Dans le carré, les nuages courent sur un ciel gris bleu. Quelques feuilles s'accrochent encore sur des bouts de ramures comme un souvenir. Derrière la porte verte, dans le couloir sombre, des bruits de cannes, des bruits de voix. J'entends un sourire encourageant, un soupir, découragé.

Je suis fatiguée. Déjà ! Mes pensées se tournent vers toi. Présence réconfortante, comme ce carré de lumière, ce bout de ciel par lequel s'échappent les rêves. Ici, on ne rêve pas. On rééduque ! Et le sens de la vie s'écoule dans le moule d'un univers aseptisé. Rééduqués, les rêveurs et les poètes ! Rééduqués ceux que la vie brise et broie sous les roues uniformes de la norme bien calées dans les ornières d'une autoroute à sens unique.

Rééduqués, les rééducateurs ! Obéissants mais patients. Avec encore un petit bout de ciel dans les yeux, un peu de chaleur pour réchauffer le cœur qui a pris froid à condition de bannir les larmes et la soie qui les drape et sapent leurs efforts méritoires pour réadapter l'être inconformé aux carcans d'un monde déformé.

Rééduqués, ceux qui bougonnent ou tempêtent et se jettent dans le vide de leur vie. Serais-je aussi redressée ? Je lève les yeux. Il y a des nuages tout là-haut – j'ai encore un peu de temps – alors j'enfourche l'un d'eux et m'en vais loin du centre.

Oubliés les blouses blanches et les chariots, oubliée la douleur, oubliée la fatigue. Je veux juste dormir un peu pour mieux me souvenir de toi, de ce désir qui fut autrefois. Après, ça ira mieux.

 

 

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09 décembre 2016

Il y a des jours comme ça où on se désabuse pour plonger dans les tréfonds de l'être ; des jours où l'on voudrait abandonner son ipséité pour s'évanouir dans un magma informe et indolore,  pour se soustraire à la peur et la douleur, mais rien n'y fait. On garde l'illusion qu'un peu de chaleur suffit à lénifier ce qui navre le corps, que des mots peuvent arracher le dard de la souffrance et on traverse le jour. Ni spectre, ni vivant.

Il y a des jours comme ça où la poésie se délite, où les maux imprègnent chaque pore de la vie, chaque atome du corps. Où le feu contre lequel on se blottit brûle la chair sans éloigner le froid qui fige le sang. Les couvertures ne sont plus un rempart, ni la couche un lieu de repos. Et les voix entendues, telles des rayons de lune effleurant la surface du lac sans pouvoir apaiser les remouds provoqués par le vent et la pluie, se tiennent sur la frange du jour, immobiles, comme un souffle présent mais qui serait sans force pour soulever le voile.

Il y a des jours où le bleu des cieux ne descend pas jusqu'ici bas, où on voit bien le rayon d'argent transpercer la surface mais on est bien trop loin au fond ; des jours où le matin a extirpé la lumière de la nuit, où on a cru se lever et s'animer pour découvrir que le corps gît toujours, tel un pantin sans force ni volonté.

Il y a des jours où on voudrait s'ancrer pour stopper la dérive mais l'encre noircit les pensées et on ne sait plus où on est. Des jours où le silence n'est plus qu'absence. Absence de cris, absence de bruit et on entend plus les pleurs ni la douleur, juste ces cœurs qui ont cessé de battre. Là-bas quelque part en orient, dans la poussière et les flammes, à Alep, à Mossoul. Ailleurs, sous la mitraille ou dans le froid avalés par l'inhumanité.

Il y a des jours comme ça où tu n'es juste pas là. Mais peut-être que c'est moi qui me suis absentée.

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03 novembre 2016

Matin brouillard

– Pourquoi pleures-tu ?
– Je ne pleure pas...
– Il y a des larmes sur ton visage.
– Ce sont des gouttes de ciel.
...
– Elles sont salés.
– Elles sont douces. Aussi douces que ce baiser.
– Tu ne veux rien me dire ?
– Peut-on dire la douleur ?
– Tu l'as déjà fait.
– C'est vrai. Mais le corps se démembrait alors et l'esprit déchiquetait les chairs, lacérait la pensée. Ecartelée et rouée par la douleur, je pouvais dire. Il y avait encore de la couleur.
– N'est-ce plus le cas aujourd'hui ?
– Non. Le corps est fracassé. Les pensées ont sombré.
– Pourtant tu pleures encore.
– Je ne pleure pas. Ce n'est que le brouillard qui s'est déposé sur mes joues.
...
– Tout est si gris, Fou. L'inoir envahit tout.
– C'est un sanglot que j'entends dans ta voix. Tu pleures.
– Je ne pleure pas. C'est un mot sanglé à la nuit qui cherche dans la grisaille, une étoile, un sourire de lune, une aube safranée. A courir en tout sens, il a dû faire tinter les gouttes de ciel.
– Tes pirouettes ne changent rien.
– Bien sûr que si. Il y a un sourire sur tes lèvres.
– Mais pas sur les tiennes. Tes joues sont trempées et ta voix se brise.
– Ce n'est pas ma voix qui se brise...
Parle-moi de toi, Fou. Dis-moi le vent, son chant dans les feuillages. Dis-moi ce qui fait notre humanité, redis le moi, avant que je l'oublie.
– Cela sèchera-t-il l'eau qui s'écoule de ton cœur ?
– Cela consolera peut-être le jour qui s'éplore.
...

– L'humanité n'est faite que de liens. L'homme accorde beaucoup d'importance aux liens du sang, mais ce ne sont au mieux que des amarres qu'il faut larguer un jour ou l'autre. Les véritables liens sont ceux tissés avec le cœur. Ils sont comme l'espace entre les étoiles. Les astronomes mesurent la distance entre les astres et oublient la proximité rendue possible par un regard émerveillé de leur contemplation.
Souvent, l'homme attaché, enchainé à lui-même tend des filets autour de lui, persuadé que chaque maille sera un lien qui le reliera à l'autre. Mais quand l'autre fait de même, les mailles s'emmêlent. En fin de compte chacun tire à soi le filet et tout se déchire.
– Que peut-on faire alors ?
– Tisser des liens d'amour aussi léger qu'un fil d'épeire. Suffisamment solides pour relier les cœurs entre eux, suffisamment délicats pour que le vent les envole et emporte les souflles. S'offrir comme s'offre une fleur, comme s'offre le jour. Accueillir, comme la terre assoifée accueille la pluie. Être un puits où l'autre vient boire, s'abreuver à sa source. Rire avec ses rires et pleurer avec ses pleurs. Avec un sourire plein de larmes accompagner son départ, lorsque le moment vient où les routes se séparent, car chaque lien est cet espace infini entre les astres ; un espace à travers lequel la lumière, portée par la pensée, circule et rayonne en tout sens. C'est ce parfum de rose que le jour boit dans les gouttelettes de nuit, c'est ce rai de soleil qui écarte la brume, c'est cette main ouverte, c'est ce feu allumé dans la froidure d'un jour d'hiver. C'est toi qui me permets d'être moi.
...
– Tu pleures encore.
– Je suis fatiguée d'avoir mal. Pense à moi, Fou. Serre-moi dans la lumière. Le jour s'éplore encore, mais j'ai un peu moins mal de te savoir auprès de moi.

 

Mutter und Kind - Rudolf Steiner
Mutter und Kind - Rudolf Steiner

 

 

 

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05 octobre 2016

Le Pèlerin de pierre

Pèlerin de pierre

 

–  Que fais-tu ici ?
 Je viens te voir.
 N'avais-tu pas assez de la folie ?
 Je te demande pardon. C'est moi qui était folle de croire que je pouvais vivre sans la sagesse, Fou.
...

 Et que veux-tu ?
 Reprendre mon errance. Faire quelques pas avec toi.
 Alors marchons.
...

– J'ai vu un pèlerin sur la mer. Immobile, il avançait dans les flots tumultueux. Il était seul et pourtant, lorsque l'eau refluait, nombreux étaient ceux qui l'accompagnaient. Et lorsque la nuit venait, une église s'élevait là où, quelques heures plus tôt, il se tenait. A ses côtés, j'étais seule et pourtant je ne l'étais pas. Tu étais avec moi, ainsi que bien d'autres qui demeurent en mon cœur. Cela m'a fait me demander ce qui fait le lien entre les êtres.  

– En amitié comme en amour, il y a des désirs, des attentes. Le plus souvent, l'autre comble un manque en étant une des pièces du puzzle de notre vie, parfois il suscite la curiosité, nous interpelle ou nous questionne.  
–  Mais, une fois le manque comblé, une fois la curiosité satisfaite, qu'est-ce qui fait la profondeur d'un lien  ? Pourquoi perdure-t-il ou s'achève-t-il ?

Toutes les rencontres que je vis s'inscrivent dans la fugacité de l'instant. Je me souviens d'un jeune homme, en pèlerinage vers lui-même, de la nuit illuminée par ses rires et ses aventures. Nous lui avions offert le gîte. Il nous a donné bien plus. Nous nous sommes quittés sur la promesse de renforcer le lien qui s'était tissé. Que pouvons-nous contre les tourbillons du temps et de la vie ? Je ne peux témoigner, comme certains, d'un lien tissé sans attaches, dessinant une histoire commune.
Même dans le monde virtuel, que l'on appelle la toile,
d'ami je n'ai que toi, Fou ! Qu'est-ce qui fait que les liens que je tisse se défont immanquablement ?

 Peut-être ne fais-tu pas les bon nœuds ?
Le monde d'aujourd'hui est à la fois tangible et virtuel. La virtualité, bien qu'impalpable, est une potentialité indubitable. En théorie, les liens peuvent s'y multiplier à l'infini et cependant, de même qu'une rencontre, aussi riche soit-elle dans l'échange et le partage, ne débouchera pas forcément sur une relation durable, de même certains liens virtuels n'ont pas vocation à s'incarner quand d'autres, au contraire, attendent le face-à-face dans le monde tangible pour prendre pleinement leur essor.
Lorsqu'elle est de cœur à cœur, la rencontre est toujours réelle et le lien que tu ne vois plus n'a pas pour autant disparu. Certaines rencontres sont une collision, d'autres une aventure ; certaines durent le temps d'un battement d'aile, d'autres suivent le cours d'une vie. Toutes relient à soi-même et participent d'un accouchement de l'âme ; ainsi il est des liens qui, éphémères, ont pour seule fonction de déclencher une mue et d'autres, plus pérennes qui contribuent à l'érection de l'Être, à son enracinement.

 Tu dis que les rencontres nous relient à nous-même. Mais très souvent, les liens que nous nouons ne sont que des attaches, voir des chaines. Peut-on tisser des liens à la manière du Petit Prince et du Renard ? Aimer sans entraves et donner vie à ce mouvement  pareil à celui des blés caressés par la brise ? Un mouvement qui, comme le suggère Vildrac, fait que deux épis qui se frôlent engendrent une vague qui fera se frôler d'autres épis jusqu'à l'autre bout du champ, créant ainsi dans les cœurs un souvenir-lumière, un souvenir-arc-en-ciel allumant l'azur un instant ? L'Autre, même absent, même loin devenant celui qui donne une tonalité particulière au monde ?  Et qu'en est-il du lien étrange, et dérangeant souvent, entre le serpent et le Petit Prince ?

 L'humain est " un animal social " qui a besoin du regard de l'autre pour s'édifier. Seul, sans personne pour le toucher, pour le regarder, il meurt. Tout au long de la vie, le besoin est irrésistible de se confronter à un autre soi. L'alter égo n'étant pas un clone de soi-même, mais l'autre qui rend la réalité du "Je suis" effective, sensible. Comment pourrais-tu savoir qui tu es, si un autre ne venait te questionner et confirmer ou infirmer ton ressenti ?
En réalité, ne fuis-tu pas l'Autre ? A cause de cela qui risque de te révéler ?

 Peut-être as-tu raison. Sans doute est-ce pour cette raison que je reprends immanquablement le chemin vers toi ! Parce que, toi, je  ne te redoute pas.
...

 Ce qui nous lie est impalpable et perdure malgré mon insoumission. Mais tu te refuses à être serpent pour moi.
 Je ne peux être renard et serpent à la fois ! Je ne suis qu'un fou !
 Hum, très drôle...
 C'est toi qui es amusante. Te prendrais-tu pour le Petit Prince ?

 

 

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29 septembre 2016

Page de lumière

 

Voilà longtemps qu"elle ne s'est pas assise à cette petite table sous la fenêtre. La dernière fois, c'était à la tombée du jour, avant de devenir pierre puis poussière. Il y avait alors à ses côté, fumant d'une saveur amère, une tasse d'un breuvage sombre.

Aujourd'hui, elle peut entendre le chœur des moniales du couvent voisin chanter Tierce, l'heure où le jour s'est imposé, où la nuit n'est plus qu'un souvenir et l'ombre du semeur, la plus élancée sur le cadran de pierre. Devant elle un encrier, une feuille, une plume et le temps. Par le carré de lumière, elle peut saisir d'un regard le soleil et la lune. Si proches l'un de l'autre et pourtant si loin de se retrouver. Les quelques nuages qui passent égrènent les lettres des mots qui germent dans le terreau du cœur et prennent leur essor sur la liturgie des heures. Il leur faut le silence pour grandir et advenir à l'esprit qui les cueillera d'une plume assurée pour les poser sur la feuille. Il leur faut la musique du ciel ciselant les murs de prières pour fleurir et embaumer chaque pensée.

Le matin s'étire comme un chat. Langoureusement. L'esprit rêveur n'a encore tracé nulle esquisse bien que la moisson soit mûre et prête pour la récolte. Qui sait ce qui le retient ? Un scrupule, sans doute, à laisser s'envoler la fragrance de l'âme, le voluptueux parfum d'une sensualité dans laquelle il se perd parfois.

Souvent en parlant de sensualité, on entend les sens du corps qui ressent par la vue,  le toucher, l'odorat, le goût et l'ouïe le monde dans lequel il évolue. L'érotisme est alors jubilation de tous ces sens et la sexualité en est l'incarnation et l'accomplissement. Mais il est certain qu'il existe une sensualité de l'âme avec des sens propres au monde invisible qui est le sien. L'érotisme qui les exalte ne peut s'incarner. Pourtant, il participe d'un accouchement, comme lorsque deux êtres s'épousent et engendrent un nouvel être, à la différence que deux âmes n'en mettent pas au monde une nouvelle, mais s'enfantent mutuellement.

Comme mue par elle-même, ou par le battement d'aile d'un ange, la main s'est emparée de la plume et s'est mise à danser sur la page vierge, ébauchant tout d'abord un chant pour se ressouvenir de ce visage qui n'a cessé de la guider à travers les âges. Elle trace ensuite les signes qui se feront lettre qui sera portée jusqu'à son regard. Vie après vie, elle persiste à lui écrire, à l'interroger, à le supplier parfois. Vie après vie, lorsque l'errance se fait trop lourde, elle trouve une table, un encrier, une plume et un carré de lumière pour mettre au monde les notes entre les silences.

Mon Ami,

Il y a longtemps que je n'ai pas pris le temps d'écrire ainsi. J'ai espéré, rêvé, rejeté tout espoir, appréhender le désir et, en fin de compte à cette heure, il semble que plus rien ne demeure en moi hormis ce qui est Vie. Même les doutes s'estompent. Ne reste que toi, once d'espérance faisant battre mon cœur, palpiter l'âme. Quand tu m'as tendu la main, la première fois, je me suis comme éveillée d'un songe sans couleur, d'une mort sans douleur. Malgré cela, je me suis détournée de toi plus d'une fois pour revenir immanquablement.

Car sans toi, je n'aurais pas eu le courage de m'aventurer sur les landes brumeuses de l'esprit et, bien que je cherche encore un endroit où m'égarer pour fuir une nouvelle fois, je connais à présent chaque touffe de bruyère, chaque tourbière, chaque marécage. Je ne peux plus me perdre. J'ai beau faire, chaque pierre ou racine m'est devenue familière à tel point que si je trébuche, je ne peux tomber. Je suis de nouveau piégée sans l'être avec dans le cœur un sentiment qui me grandit et que je voudrais circonscrire ; avec une claire vision que je refuse mais qui éclaire mes ténèbres.

Ainsi, je n'ai plus besoin de tes yeux pour voir désormais, ni de ton cœur pour entendre. Mais nos promenades me manquent. Lorsque, à la saison des feuilles brunes, nous partions et que la brume n'était pas encore levée, tu t'éloignais de moi juste assez pour être soustrait à ma vue, t'amusant de ma frayeur à me retrouver seule. Tu m'étreignais avec tant d'Amour ensuite que tout brouillard s'en trouvait dissipé. J'apprivoisais la peur, me familiarisais avec l'Amour. Auprès de toi, j'ai appris à me défaire de l'une, à me vêtir de l'autre.

Aimer, ce n'est pas s'attacher ni enchaîner ; ce n'est pas seulement avoir un désir, une soif ou une faim que seul l'autre peut combler.
Aimer, c'est avoir dans le cœur un chant, comme une prière qui nous rend réceptif, attentif au monde, à l'autre et nous met dans un état d'accueil. En étant attentif au monde, la conscience s'élargit. Esprit et âme se rejoignent et le corps est en paix. L'être se libère. Mais que signifie être libre ? Il y a peu, je pensais que cela voulait dire ne dépendre de personne. Mais être vraiment libre c'est surtout être responsable et en accord avec soi-même. C'est renoncer à toute justification, renoncer à avoir tort ou raison, renoncer à combattre pour ou contre. Il n'y a pas de justice dans l'Amour, mais une justesse qui guide et éveille.

Aimer, c'est faire le choix de la liberté. Pour soi avant tout, mais aussi pour l'autre puisqu'il est un autre soi. Car on enferme pas l'Amour, même dans le cœur. Aussi grand soit ce dernier, il sera toujours trop étroit. L'Amour est le jour de l'âme. Sa lumière et son ombre tout à la fois. Cela aussi, c'est auprès de toi que je l'ai appris. Tu ne m'as rien enseigné, rien inculqué, aucun savoir. Mais tu m'as montré, tu m'as instruite. Par ce que tu es, la connaissance de l'Être féconde le vivant alentour.

Je me débats encore contre cette connaissance qui s'instille en moi, contre cette nature vibrante. J'ai tenté de m'en défaire en t'aimant à en perdre la vie. Et j'aurais presque réussi si cette brume un peu grise et terne n'était apparue dans ton regard. Alors j'ai vu que ce que je suis imprègne aussi le vivant alentour et que mon âme, lorsqu'elle est corrompue, peut corrompre à son tour.

Rassurée par la chaleur de ton cœur, par la douceur de ton regard, je me suis confiée à toi sans fard. J'ai ôté tous les voiles, un à un, jusqu'à en être nue. Comment aurais-je pu augurer de cette pudeur inattendue, de cette brume s'interposant à la vue ?

Si la nudité de mon âme doit devenir source de trouble, alors je la vêtirai de soie, mon Ami. Je la masquerai afin de ne plus troubler la tienne. J'acquerrai la maîtrise de cet incendie qui consumme l'être, je lui bâtirai un âtre pour maintenir flammes et braises et garder vivant ce feu qui réchauffe l'esprit, gourd d'avoir errer sur les terres froides.

Je ne peux te promettre  d'accepter pleinement ce qui frémit, grandit et s'agite en mon âme. Mais tu es l'unique prière que je connaisse et marcher en solitaire sur la lande est bien trop triste. J'espère avoir encore la joie de partager avec toi quelques morceaux de ciel, quelques poussières d'étoile et de pouvoir feuilleter encore une fois certains ouvrages en parchemin dont les enluminures disent l'invisible de l'âme quand les mots ne le peuvent.

Je ne sais quand cette lettre te parviendra, un courant d'air soudain en a déjà emporté une partie, mais je sais que, d'une manière ou d'une autre, l'indicible trouvera un chemin jusqu'à ton cœur.

Ta dévouée et insoumise amie.

 

 

 

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08 février 2016

Verzeihung

- Ich hab' es nicht geschafft. Still zu sein !
- Rester tranquille ? De quoi parles-tu ? Qu'as-tu fait ?
- ...
- C'est la chanson d'Ophélie ? Tu es retournée près du saule !
- Ich hab' doch die Tür aufgemacht...
- Quelle porte as-tu ouverte ? 
- ...
- Oh, Mensch ! Ce n'était pas la porte de derrière qu'il fallait ouvrir !

- Comment est le jardin ?
- Immer noch in der Dunkelheit...
- ...
- Bist du traurig ?
- Non  ... Oui ... Je ne sais pas. Ainsi il y fait toujours aussi sombre...
Non, non  je ne suis pas triste ... En colère et blessée. Tu as trahi !
L'aurore est la clé pour achever d'ouvrir la porte des mondes. Tant que le voile d'obscurité reste déployé, aucun jour ne peut se lever.
Je sais combien tu aimes le chant d'Ophélie, mais l'écouter est dangereux. Cela libère la folie et brise l'être.
- Tut mir Leid meine Liebe...

...

- Que tu sois désolé ne change rien ! Tu l'as libéré...
C'est fait et je sais que tu recommenceras. C'est dans ta nature !

Ainsi, ils étaient tous là de nouveau. Tous les démons que j'avais eu tant de mal à maîtriser. Il avait suffit d'un souffle pour faire bruire une fois de plus les branches du saule et que j'entende à nouveau le chant d'Ophélie.
Aucun être ne reste éternellement enfermé. Mais puis-je impunément laisser libre cette créature ? Puis-je sans état d'âme faire courir ce risque à ceux que j'aime ?

Car elle mordra de nouveau, combien de temps résisterai-je à son chant ? Elle ne sait rien faire d'autre que déchirer et réduire la moindre parcelle de lumière en lambeaux. Elle éparpillera la raison, une fois encore. A cause de cette créature, j'ai affamé le feu en moi, j'ai éteint les ténèbres et  fermé toutes les portes pour confiner tous les démons. Je me suis enfermée pour ne plus nuire.
" Mach die Tür auf !" S'il n'y avait pas eu le souvenir de cette voix me répétant d'ouvrir la porte, je serai sans doute encore à l'abri.
Bin ich so unbeweglich ! Ich wollte nur schlaffen...
Il me faudra veiller cette nuit afin de ramasser chaque poussière de ténèbre, chaque éclat d'obscurité. Je devrais me rendre ensuite jusqu'au fond du jardin. Mais je n'irai pas voir le saule.

- Pourquoi a-t-il fallu que tu ailles là-bas ? POURQUOI ?
La faim dévore mes entrailles, de nouveau ; je brûle de désir et chaque inspiration est comme un incendie.
Ne me regarde pas ainsi ! Je n'irai pas jusqu'au saule. Je ne veux plus faire de mal.
- Schade !
- Dommage ? N'as-tu donc aucune pitié ?
- Aucune !
- Verdammt seist du !
- Oui, depuis le premier jour. La différence entre nous deux est que, moi, je sais être maudit. Toi, mein Schatz, tu sembles l'avoir oublié.
- Non ! Non, je ne le suis plus...
- Wirklich !
- Non. Et sais-tu pourquoi ?
- ...
- Ich verzeihe dir.
- ...
- Oui, ich verzeihe dir et c'est pour cela, parce que je te pardonne, qu'un jour je serai libre.

- Ah, l'espoir...
- Il n'y a pas d'espoir. Tu feras bien ce que tu veux de cette liberté.

 

Statue barque
La barque de pierre - Alcyan

 

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23 janvier 2015

Encuentro

Les pierres portent en elles l'histoire de la terre où elles sont nées. Elles l'ont chuchotée, contée au cours des longues soirées d'hiver, lorsqu'elles étaient encore entreposées dans la carrière. Et puis, le tailleur est venu, on les a emportées, menées en cet endroit pour y bâtir une église. Aujourd'hui, dans le silence froid, elles disent la sueur des maçons, la ferveur des bigots, les sermons oubliés. La bâtisse, devenue une salle d'expositions, semble immense et le plafond de bois en coque de bateau incite les rêves à prendre une mer qu'ils n'ont jamais vue. 

L'homme, de taille moyenne, la soixantaine, entre dans ce grand bâtiment où règne l'atmosphère étrange de ces lieux de prières reconvertis. Bien qu'étant à l'initiative de la manifestation organisée ce jour, il se sent un peu comme un étranger dans ce décor anachronique qu'il n'a pas choisi. C'est le centre culturel de la ville qui a décidé de ce lieu pour exposer une rétrospective de Remedios Varo  et l'a chargé d'organiser le vernissage et d'envoyer les invitations pour cette soirée en avant première de l'exposition. 

Bien qu'il soit encore tôt, il reste de nombreuses petites choses à régler comme la mise en route du diaporama diffusant la vie de Varo, la sonorisation, la disposition du buffet... Il a du mal à se concentrer. Sitôt qu'il tente de fixer sa pensée sur ce qu'il a à faire, la même image s'impose à lui, troublant son esprit. 

Il secoue la tête, déjà les premiers visiteurs arrivent. En s'avançant pour les accueillir, il ne peut s'empêcher de chercher du regard un visage en particulier. Souriant à chacun, il souhaite la bienvenue, prononce une parole aimable accompagne un instant ceux qu'il connaît personnellement, puis revient vers la porte. Immanquablement. 

Le temps passe. Un doute s'insinue. Au milieu des allées et venues des invités, parmi les peintures, il attend. Et si elle ne venait pas ? Sachant qu'elle apprécie  cette artiste, elle a été la première sur la liste des personnes à inviter. Il sait aussi qu'il disposera de très peu de temps pour la voir,  lui parler. Ils n'auront guère le temps d'échanger, mais qu'importe. Chaque minute, chaque seconde passée auprès d'elle sera un instant de bonheur et il ne peut s'empêcher d'être fébrile à cette idée. Pourtant, il n'a plus l'âge de s'émouvoir ainsi, tel un adolescent à son premier rendez-vous. L'attente est longue, malgré tout. Un sourire par ci, un compliment par là, saluer ... dire quelques banalités ... et attendre. L'attendre.

Par la porte grande ouverte, il la voit s’approcher, comme auréolée de lumière. Son cœur bat la chamade. Et s’il n’était pas à la hauteur ? Un chapelet d’inepties défile dans sa tête. Elle est accompagnée et tout comme la première fois où il l’a vue, il ressent le même pincement de jalousie. Avant de la connaître, ce sentiment lui  était   étranger. Oh, il l’avait bien éprouvé une ou deux fois, lorsque, enfant solitaire, il enviait les gamins qui riaient et jouaient des heures durant ensembles. Mais en amour, jusqu’à ce jour, la jalousie, cette volonté de posséder l’autre juste pour soi, cette restriction de la liberté au profit de la seule jouissance personnelle, cette peur de perdre ce qui échappe à toute possession – l’amour de celle que l’on aime, lui était inconnue. 

Le couple s’avance à présent vers l’entrée et il n’ose aller à leur rencontre. Elle n’a jamais manifesté un sentiment autre qu’une sympathie polie à son égard. Comment pourrait-il avoir peur de perdre ce qui n’existe pas ? A travers l’immense salle, leurs regards se croisent et soudain c’est comme si plus rien n’existait en dehors de cela. Il ne comprend pas l’interrogation qu’il lit dans le sien, mais il se laisse happer par lui et, traversant la salle comme si elle était vide, il vient les saluer, respirer son parfum tandis qu’il lui serre la main, juste un peu trop longtemps. Ce faisant, il ne peut s’empêcher de jauger l’homme qui est à ses côtés. Il paraît bien plus âgé qu’elle mais ce qui le surprend est la douceur qui se dégage de son sourire, de ses yeux sombres qui semblent porter sur le monde un regard équanime. 

La fois précédente, cet homme n’était qu’une silhouette. Faire sa connaissance le dérange. Il voudrait pouvoir faire taire les tambours de son cœur. Oui, mais il cogne dans sa poitrine comme s’il voulait s’échapper de cette prison de chair et d’os pour s’envoler vers elle. Il a l'impression que les murs de pierres résonnent de ces battements, que toute la salle peut les entendre. Pire, il se sent rougir.

Après avoir échangé quelques mots, prétextant ses devoirs liés à l’organisation de la soirée, il s’éloigne. Bat en retraite serait plus juste. Quel idiot se dit-il ! Avoir osé imaginer qu’il suffirait de la rencontrer pour que ses rêves les plus fous deviennent réalité ! Son souffle se fait court, il est heureux et malheureux tout à la fois. Allant d’un invité à l’autre, d’une œuvre à une autre, il erre dans la vieille église, y puisant la paix qui l'habitait autrefois, jusqu’à ce qu’il  croise de nouveau son regard et y lise la même question qu’il ne comprend pas. Pour la première fois depuis qu’elle est arrivée, il la dévisage, s’imprègne de son image comme on respire un parfum, caresse ses formes, hume sa chevelure, suit la courbe de ses lèvres. Arrivé, sans vraiment l’avoir voulu, tout près d’elle, il boit son regard avant de détourner les yeux, non sans s’être laissé embrasser par son sourire l’espace d’un instant, vers l’œuvre devant laquelle elle s’est arrêtée.            

 

encuentro 1959

Coïncidence ? L’œuvre s’intitule  « Encuentro »
– D’après-vous, que rencontre ce personnage ? Ce coffret révèle-t-il « un fantasma » ou bien « su alma » ?
– Peut-être est-ce le fantôme de son âme ! Peut-être qu’il n’ouvre pas la boîte mais qu’il l’a ferme pour éviter d’être mis à nu par ce qu’elle contient ?  

A peine a-t-il prononcé ces mots qu’il les regrette en voyant de nouveau ce regard étrange, qui questionne… S’interroger sur une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, c’est s’interroger sur soi même, sur ce qu’elle met en mouvement au sein de l’être. En parler, c’est prendre le risque de se dévoiler. Aussi se hâte-t-il de revenir sur un terrain plus ferme. 

 – Remedios Varo a vécu une vie mouvementée, marquée par la guerre et  une éducation espagnole assez rigide. Qui peut savoir ce qu’abritent tous ces coffrets soigneusement rangés ?
– Ne trouvez-vous pas que le vêtement ressemble à la soie d’un cocon qui se déchire ? 

C’est à son tour de lui lancer un regard interrogateur.
– Je pense que Varo maniait les couleurs comme les enlumineurs, continue-t-elle. N’est-ce pas vous qui avez étudié la symbolique des couleurs dans les représentations picturales du moyen âge ? 

Il tremble de nouveau, son cœur s’emballe, elle se souvient de leur conversation passée.
– Oh, je porte un grand intérêt à ce sujet, mais n’ai jamais vraiment pris le temps de l’étudier.
– Le bleu symbolise l’intériorité. Il s’agit, ici, d’un bleu ciel mêlé de mauve qui pourrait traduire l’élévation de l’âme, plus que … 

Sa voix l’ensorcèle, il perd le fil des mots pour n’écouter que leur musique aux rythmes envoûtants de nuits étoilées, aux accents enflammés d’une terre gorgée de lumière, damée par les pieds nus de danseuses aux yeux de braises. 

– … et sans doute avez-vous raison.
– Raison ? 
Il revient à lui, à elle et laisse dans cet ailleurs le chant  du feu courant dans ses veines  et qui a couvert un instant les mots qu’elle prononçait. 
– A propos des boîtes. Il y a en chacun de nous des reliquaires renfermant nos secrets, nos blessures, nos rêves. Nous pouvons les oublier sur une étagère ou bien les ouvrir lorsque nous voulons comprendre et aller de l’avant. 

Il ne répond pas. Il voudrait pouvoir lui dire qu’elle ouvre l’un de ces coffrets à secrets où sont enfermés ses rêves. Il voudrait lui avouer qu’elle est comme ces boîtes à musique de son enfance où une petite figurine vivait endormie, attendant qu’un cœur aimant soulève le couvercle pour lui permettre d’être ce qu’elle était : une danseuse mettant les rêves en mouvement ; que sa voix est le chant d’une terre de feu  coulant dans son sang,  faisant battre son cœur au rythme endiablé des guitares. 

Sans prévenir des vers de Hauge lui reviennent à l’esprit : « Ne t’approche pas, ne t’approche jamais. »  Était-ce une étendue lumineuse ou une étendue de lumière qui devait demeurer ? Il ne sait plus mais il se souvient de cette image qui est restée. Celle d’un désert immense, comme une étendue de silence complice, entre deux âmes. Celle d’un espace qui ne sépare pas mais relie au contraire. 

Pourtant les mots résonnent : "Ne t’approche pas, ne t’approche jamais." Alors il boit une dernière fois son regard et fait un pas en arrière. 

– Il est des reliquaires qu’il est peut-être préférable de laisser fermés… 

Avec soulagement, mais aussi avec un certain agacement, il s’efface devant son compagnon qui vient de les rejoindre. Un sourire, un mot de politesse, puis il s’éclipse. Il converse avec quelques uns, prend un verre avec quelques autres avant de s’isoler sur le parvis de cette ancienne église, le temps de retrouver un semblant de calme. Le temps que son esprit cesse de dessiner avec ardeur d’impossibles rêves que les pierres aspireront aussitôt. 

Il regarde ce granit lissé par d’innombrables pas, d’innombrables prières. Pourtant aucun ciel ne s’y reflète et ses veines se teintent du sang des tailleurs de cœurs qui ont arraché au sein de la terre ce temple aujourd’hui oublié. 

Une volée de marche à peine et le voilà dans la ville. Il fuit un peu plus loin, il fuit l’ombre de ce sourire qui le suit, ce regard dans lequel il se perd malgré lui. Mais c’est un autre parvis qui l’accueille, un autre temple. Une église voûtée de pierres, voussée de prières où gisent des rois d’autrefois, impassibles dans une mort qui les a pétrifiés pour l’éternité. Nulle vieillesse pour eux, mais l’effacement et l’oubli. Leurs noms auront depuis longtemps disparu des mémoires lorsque le temps aura gommé leurs traits, effiloché les dentelles de granit drapant leurs dernières couches. Lui-même ne sera plus que poussière balayée par le vent ne se souvenant plus d’aucun émoi. 

Il entre dans l’édifice. Il sait qu’il devra retourner affronter l’océan de ses contradictions dans la nef qui vibre de sa passion. Il ploie, pose un genou à terre, expire quelques mots oubliés. Ses yeux errent sur les rosaces , sur l’autel et un bestiaire, colonne de pierre sculptée où s'entrelacent le temps et l'espace, les hommes et les bêtes en un zodiac fantastique. Sa pensée s’égare le long de la colonne, il ne sait plus guère ce qu’il doit faire. Son cœur brûle, son âme se perd. Est-il possible d’aimer ainsi ? D’aimer juste un regard, un parfum, une voix ? Il est des reliquaires que l’on devrait laisser tomber en poussière, des prières que l’on devrait taire. Il inspire tel un noyé qui suffoque et cherche désespérement de l'air puis se relève. A pas lourds, il s’en retourne par une travée latérale, passe le portail devant lequel il s’arrête quelque temps. Le soleil au ponant fait resplendir les pavés. Il voudrait pouvoir s’en aller avec lui. Mais, déjà, le chariot de feu disparaît derrière les toits et il n’a d’autre choix que de rejoindre la vieille église, Varo, tous les invités et  Elle. Sa chevelure, ses yeux couleur de nuit, sa voix, dont le timbre envoûtant lui rappelle le chant des dunes.

Il entre à pas lent dans la pénombre du vieux bâtiment. La fraicheur le fait frissonner un instant. Il s’immobilise. La cherche des yeux. Mais il fait sombre après la clarté du dehors. Son regard se pose sur les peintures, la « Huida » est là, juste devant lui et l’attire, l'appelle. 

Comme hypnotisé, l’homme marche vers le tableau. Il regarde les deux personnages dans la barque. Ils vont sereinement sur des nuages dont on dirait qu'il sont de feu, si sereinement … Il s’approche. Il lui semble soudain qu’il lui suffirait d’un pas de plus, qu’il lui suffirait de tendre la main… 

Il s’écarte. La cherche du cœur. Quand enfin il rencontre ses yeux, il y lit la même question qu’une heure plus tôt.  Il voudrait comprendre, mais il est trop tard. Il lui sourit puis se tourne de nouveau vers le tableau. Sans hésiter, il s’avance et monte dans la barque.

 

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03 juillet 2014

Rêverie de vieille chaise

Allongée sur une vieille chaise longue en osier, qui a connu des jours meilleurs et des jours pires aussi, remisée puis oubliée un temps parmi d’autres vieilleries, je me dis qu’il est des rencontres que l’on attendait pas et qui sont source de réconfort par le simple fait d’être là, quand d’autres interrogent ou dérangent.

Ainsi cette vieille chaise. Combien d’hommes et de femmes, d’enfants, a-t-elle accueilli entre ses bras ? Combien de rêves, combien d’histoires dessinées sur l’azur par des nimbus d’argent ou des barbes-à-papa ? Percée en maints endroits, elle n’en continue pas moins d’offrir le repos.

Les yeux mi-clos, je laisse mes pensées vagabonder sur les ailes d’un papillon, s’envoler sur le dos d’une tourterelle et dériver au gré de la brise jouant dans les feuilles d’un chêne. Quelques fourmis effrontées viennent me visiter, faisant naître un sourire en même temps qu’une question : quelle conscience aurais-je de ces fourmis si je ne les voyais pas ? Savent-elles les sensations que leurs mouvements, leurs déambulations provoquent ? Que savons-nous de l’autre ? Que sait-il de nous ? Peut-on éviter que la joie d’un émoi ne s’envole en laissant la place à d'amers regrets ?

La vieille dame gémit et craque sous mes mots. Souviens-toi, semble-t-elle me dire. Souviens-toi de ce pèlerin, venu de Birmingham, de l’émotion de cette rencontre un soir d’été, de ses rires éclaboussant vos vies, de sa foi éclairant votre nuit. Émoi éphémère glissant entre les doigts du temps dont il ne reste qu’une image, fleur de jasmin embaumant la mémoire.

Je sais, grand-mère, mais tu me connais, maintenant. J’ai suffisamment écrit et rêvé au creux de tes bras pour que tu saches mes craintes, mes songes déchirés, mes souvenirs blessés ! Parfois le cœur est si assoiffé qu’il prend le souffle du vent pour la voix de l’être aimé et entend les réponses à ses questions dans les craquements d’une vieille chaise. Un mot le touche ? Il n’est que pour lui, il oublie le monde autour, oublie les milliers d’autres qui écoutent. Une image l’émeut ? Elle n’est pour personne d’autre que lui, elle ne parle qu’à lui et le regard se fourvoie qui interprète les augures pour étancher une soif d’enfant, un désir adolescent.

A quelques pas de la chaise, une huppe s’est posée, déposant mes pensées. La plume en suspend, je savoure un moment le silence de l’esprit et écoute le babil constant du petit peuple du jardin. Aucunes questions, ni doutes, ni certitudes dans leurs bavardages. Durant un instant, j’oublie ce que j’ai semé par mes mots souvent inconsidérés. J’ignore les graines qu’ils contiennent. Fleurs ou chardons, belles pérennes ou aconit ? Par une étrange alchimie du cœur, certaines semences donnent ici des fruits sucrés, là des fruits amers, ici un germe de vérité et là une pousse d’illusion.

L’autre est un jardin dont il faut prendre soin, mais il faut se garder de croire que l’on en est le jardinier. Si la vieille chaise pouvait vraiment parler, peut-être me dirait-elle d'être attentive à ce qui est écrasé sous mes pieds, à ce qui est libéré par mes pas. Peut-être me dirait-elle que c'est pour cela qu'elle est chaise, parce qu'immobile, elle offre une assise et, les bras toujours tendus et ouverts, elle accueille tout ce qui advient.
Oui, mais moi, j'ai une plume au bout de mes doigts ! Alors
avant de souffler sur les mots, avant qu'ils ne prennent leur envol, j'écoute encore l'osier me dire les histoires contées par le vent.

  

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09 juin 2014

Rêve

Pénétrant l’intimité de mon être, un rêve troublant a pris possession de la nuit. S'insinuant en moi, les flammes de Ton corps  me caressaient, incendiaient tous mes sens. Il n’y avait plus ni ciel ni terre, ni haut ni bas, juste Toi et Moi, Servant et Servante de l’Incréé, du premier souffle, de la première étreinte.

Tes mains redessinaient mes formes, y imprimant celles de ton Être. Mes lèvres, elles, cueillaient sur Ta peau la Voie Lactée, me rassasiaient de Toi et, façonnant le désir, mes doigts tremblants étreignaient chaque frissonnement. Sous la voûte céleste, l’herbe se couchait pour m’accueillir tandis que Ton ombre explorait les vallées et les monts de mon corps éclairé par la lune. Goûtant chacun de leurs recoins, Tu y déposais, comme en offrande aux étoiles, un chapelet de baisers.

Offerte à la nuit, offerte à Ton feu, je me coulais dans le creuset de Ton regard, de Ton souffle qui me brûlait, me sublimait.  Et alors que nos cœurs dénudés se mêlaient à la terre et abreuvaient de leur Essence l’intimité du monde à naître, la nudité de nos âmes dévoilait le firmament, allumant les premières lueurs de l’aube. Tu prenais chaque brin de lumière pour effleurer mon corps, faisant jaillir une myriade de sensations, affleurements d'émois encore inexplorés. De chaque caresse renaîssait un frisson, brandon de rêves dont les flammèches léchaient la paumes de nos mains et creusaient des sillons ardents sur nos flancs, prémices de l'incendie qui enflamma la nuit et me consumma  toute entière.

Ma peau garde encore la trace de ce rêve, mes lèvres, le goût de la Tienne. Je  sens toujours sur moi la chaleur de Ton souffle et mes mains Te cherchent malgré moi.

 

terry1954
living souls

 

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