La douleur a un seuil de tolérance toujours changeant. En deça, on vit avec en l'ignorant ou en l'accueillant comme une hôte indésirable ou bien comme  une hôtesse bienveillante que l'on écoute, malgré son âpreté. L'inspir et l'expir se succèdent. Ils émanent du centre. Ils sont fleur et parfum tout à la fois. Tour à tour expansion et contraction. La vie se pose, les pensées se déposent, le corps se meut au ralenti.

Au delà, on y survit. Elle envahit l'espace. Elle est, par certains côtés, comme ces espèces qui ravagent tout sur le passage ne laissant qu'une terre désolée et vide ; une terre brûlée mais qui recèle encore en elle une vie prête à jaillir. L'esprit s'obscurcit et l'on gît en soi-même sans plus de force que celle d'être là où l'on est  le corps recroquevillé, racorni par l'incendie qui l'envahit. Les pensées ne sont plus qu'escarbilles rougissant la nuit et la nuit juste un jour sans lumière.

De même la souffrance. On vit avec jusqu'à un certain point. En elle vivent la colère, l'amour et le ressentiment. La haine n'étant que l'envers de l'amour. Les émotions envahissent l'être, l'esprit les modèle. Il donne raison aux unes et tort aux autres. Il juge, condamne, banni. jusqu'à s'entredéchirer entre soi. Le corps gémit, mais il n'en a que faire jusqu'au jour où ce dernier bronche et se cabre à en désarçonner les pensées. L'esprit vidé de lui-même voit. Acceptant la douleur, il se relève et marche vers lui-même. L'âme à ses côtés chemine.

Au delà d'une ligne incertaine, l'horizon s'enténèbre. Les émotions entrent en fusion. L'esprit vacille sous la nuée ardente. Il dresse des remparts et met l'être à l'abri. Oui mais l'être c'est lui, en partie. Alors il se met en sommeil. Il éteint les lumières. Le corps fonctionne en mode automatique, à moins qu'il ne se mette en veille ou bien s'éteigne définitivement. Les pensées sont réduites. Lorsque la souffrance se retire, l'esprit se réveille et laisse en arrière les souvenirs qui l'ont fait tituber, Il n'y reviendra pas, sous peine d'y succomber. L'âme à ses côtés pleure... parfois.

 

Fleur - Paul Celan

La pierre.
La pierre dans l'air, celle que je suivais.
Ton œil, aussi aveugle que la pierre.

Nous étions
des mains,
nous vidions les ténèbres, nous trouvions
le mot, qui remontait l'été :
Fleur.

Fleur - un mot d'aveugle
Ton œil et mon œil:
ils s'inquiètent de l'eau.

Veille silencieuse,
pan de cœur par pan de cœur
cela s'enfeuille.

Un mot encore, comme celui-là, et les marteaux
s'élancent dans l'espace libre.